#maEsanté vue par les experts

Interview d’Olivier Aromatario Ingénieur d’Etude en Santé Publique, chaire de recherche en prévention des cancers – EHESP – Paris

Quel constat actuel peut-on faire sur l’utilisation des applications santé et particulièrement celles concernant l’alimentation et l’activité physique ?

Les études montrent que 40% des applications téléchargées sont utilisées moins de 10 fois. Et au bout de 6 mois, il y aurait 70% de ces applications qui ne seraient plus consultées.

En réalité ce phénomène n’est pas complément différent de ce qui se passe avec d’autres usages et comportements. Par exemple, quand on achète un vélo d’appartement pour reprendre le sport, on l’utilise pendant 15 jours puis on y touche plus. Pour les applications et les objets connectés, c’est exactement pareil. Ils sont pratiques et faciles d’accès mais dans la durée il est difficile de maintenir la modification de notre comportement.

Que montrent les études réalisées sur l’évaluation du comportement de l’utilisateur ?

Les évaluations, tirées de la littérature scientifique, sont des évaluations de résultats soit de comportement soit d’état de santé. Par exemple, on va pouvoir affirmer que tel type d’application va vous permettre de vous faire perdre des kilos. On est capable encore ici de donner un résultat à court terme le plus souvent, moyen terme au mieux. De plus, on n’explique jamais ni comment, ni pourquoi. Les modalités d’action de ces outils-là ne sont pas décryptées et il y a d’ailleurs très peu de publications sur le sujet.

Les objets connectés et applications smartphones servent essentiellement à deux choses : se mesurer pour se comparer à des normes et échanger des données (avec des pairs ou des professionnels).

Pourtant, il existe des théories de changement de comportement qui restent peu citées à l’intérieur des articles scientifiques. Et quand elles le sont c’est toujours autour des mêmes techniques de changement de comportement qui sont :

  • renforcer ses connaissances
  • se fixer des buts
  • se mesurer pour évaluer les résultats
  • développer le support social

C’est bien ce que nous proposent aujourd’hui les applications mais ça ne suffit pas. Pour ce faire il faudrait changer le statut des utilisateurs en tant qu’acteurs dans l’utilisation des applications.

Il est alors nécessaire de se demander comment peut-on aider la personne à construire elle-même ce dont elle a besoin. L’application doit lui permettre cette construction personnalisée et évolutive. C’est l’objet de nos recherches.

Vos prochaines publications porteront-elles sur ce changement de paradigme utilisateur/acteur ?

Elles s’appuieront justement sur l’élaboration d’une nouvelle théorie d’intervention qui proposera une évolution dans le fonctionnement des applications. Nos recherches visent à transformer l’objet connecté et l’application smartphone considérés comme un simple outil en un outil d’interventions complexes avec une mise en œuvre des théories de changement de comportement qui redonne toute sa place d’acteur à l’usager. Il s’agit bien de lui permettre de construire sa propre stratégie et de renforcer son pouvoir d’agir y compris sur son environnement.

Nos recherches se positionnent particulièrement sur les conditions d’efficacité des objets connectés en rapport avec l’alimentation et l’activité physique. L’objectif étant tout d’abord de construire une théorie d’intervention et d’élaborer un référentiel qui servira à analyser les applications existantes, guider les utilisateurs dans leurs choix en fonction de leurs objectifs et donner des orientations aux fabricants pour la réalisation d’objets connectés et applications adaptées.

Qu’entendez-vous par outils d’interventions complexes ?

Les interventions complexes sont des modalités d’action qui prennent en compte les individus à l’intérieur de leur environnement social et physique et les évolutions dans le temps qui font évoluer leurs objectifs. Pour qu’un individu modifie son comportement, il ne suffit pas de lui dire ce qu’il a à faire. L’information est fondamentale mais pas suffisante pour permettre et surtout pérenniser le changement de comportement qu’il doit avoir lui-même choisi.

Contrairement aux outils actuels qui « guident » la personne vers le « bon » comportement dans une approche purement individuelle (même si elle échange ses données), les modalités d’évaluation des interventions complexes donneront la capacité à l’objet connecté et à l’application de permettre à la personne de construire son chemin pour réussir à modifier son comportement tout en agissant sur son environnement.